Q comme Quagga
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Nous voilà arrivés à la lettre Q. Elle est moins riche que d'autres pour notre projet. Sans chercher dans les noms latins, nous avons en Français au moins le Quetzal, le Quéléa et aussi le Quokka. Je vous laisse chercher ceux que vous ne connaissez pas. J'ai choisi le Quagga.
Il s'agit en premier lieu d'un grand mammifère disparu à l'époque contemporaine. Le dernier Quagga connu est mort en 1883 au zoo d'Amsterdam1, l'espèce ayant été chassée jusqu'à l'extinction par les colons européens en Afrique australe. Notre Quagga ressemblait à un Zèbre avec des rayures seulement sur l'avant du corps et sur la tête, l'arrière du corps étant plutôt de couleur brune. Il vivait dans le Sud de l'Afrique du Sud.
On doit parler, encore une fois, de systématique et de taxonomie, modernisées par l'apport de la génétique moderne et des méthodes d'analyse du génome. Je vous invite à sauter le prochain paragraphe si ça vous hérisse déjà.
L'arbre généalogique du genre Equus est connu dans les grandes lignes depuis longtemps, mais l'aspect extérieur d'un Équidé est souvent trompeur. En fin de compte c'est l'analyse génétique qui a le dernier mot. En ce qui concerne les Zèbres on s'est posé beaucoup de questions. Des ouvrages entiers ont été consacrés à la taxonomie et à l'évolution des Zèbres. On a très sérieusement spéculé à partir de cladogrammes que les Zèbres étaient polyphylétiques (c'est à dire non issus d'une branche commune, une espèce par exemple étant plus proche des Ânes sauvages que des autres Zèbres)2. Dans ce cas les rayures caractéristiques des Zèbres seraient apparues plusieurs fois dans l'histoire des Équidés. Aujourd'hui après de nombreuses études faisant appel à la biologie moléculaire il y a un certain consensus pour reconnaître trois espèces de Zèbres actuelles, avec des sous-espèces. Le nom scientifique de ces espèces à aussi changé jusqu'à récemment, selon les règles de priorité de la description par un naturaliste et le reclassement des espèces en sous-espèces. Donc aujourd'hui, au niveau des espèces, on a le Zèbre de Grévy (Equus grevyi), le Zèbre de montagne (Equus zebra) et le Zèbre des plaines (Equus quagga). Eh oui, le Zèbre des plaines, l'espèce de Zèbre la plus nombreuse et dont l'aire de répartition est la plus étendue s'appelle maintenant Equus quagga. Le Quagga disparu n'est donc qu'une sous-espèce du Zèbre des plaines, appelée Equus quagga quagga. Sa perte est relativement moins grave dans ce contexte. On dénombre en général six sous-espèces actuelles du Zèbre des plaines.
Le Quagga portait des rayures seulement sur l'avant. On a beaucoup spéculé sur les rayures des Zèbres. Le Zèbre est-il un animal noir avec des rayures blanches, ou un animal blanc avec des rayures noires (ou encore un animal bleu avec des rayures blanches et noires) ? Il semble que généralement pour les Africains le Zèbre est un animal noir, et pour les Européens c'est un animal blanc. Dans leur aire de répartition (de l'Éthiopie jusqu'à l'Afrique du Sud) on peut remarquer que les rayures sont plus denses et plus marquées au Nord (Zèbre de Grévy) et plus espacées et moins marquées au Sud. Pour les sous-espèces du Zèbre des plaines on retrouve ce gradient : les rayures sont moins marquées vers le Sud de l'aire de répartition (c'est justement là que vivait notre Quagga).
Gotlib a donné (dans la Rubrique-à-Brac) une explication aux rayures du Quagga et à sa disparition. Certains Zèbres avaient l'habitude de freiner trop brusquement, alors leurs rayures se sont déplacées vers l'avant et ils sont devenus des Quaggas. Quand ils ont appris à freiner progressivement il n'y a plus eu de Quaggas et l'espèce ou sous-espèce a disparu. Certains Zèbres accélèrent trop vite et leurs rayures se déplacent vers l'arrière : ils deviennent des Okapis.
Tous les Équidés peuvent présenter des raies ou rayures, plus ou moins visibles selon la couleur de la robe. Les Ânes et les Chevaux possèdent parfois des marques primitives, en particuliers des zébrures sur les pattes. C'est d'ailleurs une des raisons qui pouvaient soutenir l'origine polyphylétique des Zèbres. Mais à quoi servent les rayures des Zèbres ? Là aussi on a beaucoup spéculé. La littérature scientifique comme les ouvrages farfelus regorgent d'explications3. Stephen Jay Gould a discuté du Zèbre et de ses rayures dans plusieurs essais. Des hypothèses récentes semblent aujourd'hui partiellement vérifiées4.
  1. Camouflage. Popularisée par Alfred Russel Wallace et racontée à sa manière par Rudyard Kipling5, cette hypothèse est largement abandonnée, un Zèbre (par exemple notre Quagga) dans la savane étant bien plus visible que la plupart des Antilopes. De plus les variations dans le format des rayures ne suivent pas les variations géographiques de végétation (contrairement aux rayures des Tigres). Les rayures pourraient cependant être un peu efficaces comme camouflage la nuit.
  2. Effet disruptif et confusion du prédateur. Si un groupe de zèbres s'enfuit, l'effet du mouvement des rayures de plusieurs individus rendrait le prédateur (Lion, Hyène) incapable de décider quel animal poursuivre. La forme des rayures masquerait aussi la forme de l'individu, sa taille ou sa vitesse (cet effet a été expérimenté sur des navires6). Les études n'ont pas montré l'efficacité d'un tel stratagème contre les prédateurs du Zèbre.
  3. Aposématisme. Les rayures avertiraient un prédateur potentiel que le Zèbre est toxique, venimeux, plein d'arêtes, a un goût de Punaise ou vous met la libido en berne. De nombreux insectes, des serpents et des animaux marins utilisent ce genre d'avertissement (et ils sont imités par des animaux inoffensifs, c'est le mimétisme Batésien). Dans le cas du Zèbre on s'expose certainement a une morsure ou une ruade, mais guère plus qu'avec d'autres grands herbivores. D'ailleurs les Lions et les Hyènes ne sont pas découragés.
  4. Fonction sociale. Le dessin des rayures favoriserait la reconnaissance entre individus. On sait aujourd'hui reconnaître un Zèbre à partir d'une base de données photographique, en utilisant l'Intelligence Artificielle7. Cependant les autres équidés vivant en troupeau se reconnaissent facilement entre eux, malgré l'absence de rayures.
  5. Protection contre les insectes suceurs de sang. Il semble que les Taons sont moins attirés par le pelage zébré, en raison de la modulation de la polarisation de la lumière que les zébrures provoquent. Ils ont plus de mal à se poser sur un Zèbre que sur un Âne ou un Cheval. La Mouche Tsé-Tsé elle aussi est moins attirée par les rayures que par un pelage uni (le Zèbre est justement un animal sensible aux Trypanosomes). C'est une des hypothèses privilégiées pour montrer l'intérêt des rayures du Zèbre. Les Zèbres avec les rayures les plus fines (les Zèbres de Grévy) vivent justement dans les régions où la Mouche Tsé-Tsé est présente8.
  6. Effet rafraîchissant. La différence d'albédo entre les zones blanches et les zones noires provoque un petit courant d'air en surface qui diminue un peu la température de la peau du Zèbre. Les résultats des études montrent une efficacité encore discutée. Là encore les Zèbres avec les rayures les plus fines se trouvent dans les régions les plus chaudes. Il s'agit de l'autre hypothèse retenue aujourd'hui9.
  7. Il est aussi possible que les rayures ne servent à rien10. Elles seraient apparues comme une mutation mineure dans le développement embryonique (les Équidés semblent disposés à former des rayures).
On dit aussi que le Zèbre est un animal ancien, puisqu'il est encore en Noir et Blanc. Les rayures blanches se forment pendant le stade fœtal et il a été montré que plus elles apparaissent tôt et plus les rayures sont espacées. Ces rayures blanches se font par inhibition locale de la formation de mélanine, plus tardivement chez le Zèbre de Grévy (rayures fines et serrées) que chez le Zèbre des plaines (rayures larges)11. Pour répondre à la question formulée plus haut, le Zèbre est bien un animal noir avec des rayures blanches12. D'ailleurs sa peau est noire, et seul le poil est blanc au niveau des rayures blanches.
Ayant beaucoup digressé sur le Zèbre13, revenons à notre Quagga (celui qui s'est éteint en 1883). Puisque le verdict génétique est formel, notre Quagga est une sous-espèce du Zèbre des plaines, redisons-le. Au sein de l'espèce Equus Quagga on devrait retrouver la majorité des gènes du Quagga disparu. Par sélection des reproducteurs on pourrait obtenir des animaux proches de notre Quagga. Cette tentative de recréer un animal disparu a été pratiquée pour l'Aurochs, d'abord avec l'obtention de l'Aurochs de Heck14, et poursuivie de nos jours par d'autres projets. Les nouveaux Aurochs sont presque présentables, mais diffèrent quand même des gravures anciennes et des squelettes des musées. Cette reproduction sélective à partir de Zèbres des plaines a commencé en 198715. Des reproducteurs, de la sous-espèce Burchellii, sont sélectionnés pour des zébrures peu marquées ou absentes sur l'arrière du corps. Après plusieurs générations on a ainsi obtenu des animaux ressemblant au Quagga disparu. Mais les critères de sélection reposent uniquement sur l'apparence externe. Les subtilités de l'anatomie ou du métabolisme interne du Quagga originel sont inconnues et ne peuvent pas être sélectionnées, de même que le comportement de l'animal. Comme pour les Aurochs reconstitués, il y a place pour le débat.
Pour finir, quelques anecdotes. Le Quagga, comme les autres Zèbres, est capable de boire au trou d'eau sans plier ou écarter les jambes. La Girafe ne le peut pas. Conclusion : le cou de la Girafe est trop court.
La plupart (peut-être tous) des équidés peuvent s'hybrider, malgré la grande diversité du nombre de leurs chromosomes (32 à 46 pour les Zèbres, 52 à 62 pour les Ânes, 64 à 66 pour les Chevaux). On connaît bien le Mulet, issu du croisement entre un Âne et une Jument. J'ai vu en Namibie un hybride de Zèbre16, probablement entre Zèbre des Plaines et Âne africain.
En raison de ses rayures évanescentes comme celles du Quagga, un bivalve d'eau douce est appelé Moule Quagga17.
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1 Il s'agissait d'une femelle. Il semble que le seul Quagga photographié fut la femelle du Zoo de Londres, vers 1870.
2 Il y a énormément d'articles sur la phylogénie des Équidés, en particulier des Zèbres. Pour l'hypothèse monophylétique des trois espèces de Zèbres, voir par exemple cet article publié dans Plosone. Pour l'hypothèse polyphylétique, voir par exemple cet article de 2009 paru dans PNAS, ou cet article de 2021 paru dans Nature. On retrouve parfois les mêmes auteurs.
3 On pourra consulter cet article publié dans researchgate.net qui discute de diverses hypothèses au sujet des rayures des zèbres et montre les variations géographiques de ces rayures.
4 Voir cet article sur bbc.com qui évoque plusieurs hypothèses et retient les plus actuelles.
5 Voir le conte de Rudyard Kipling How the Leopard Got His Spots dans Wikisource.
6 Voir l'article sur le camouflage dazzle ou camouflage disruptif dans Wikipedia en Français.
7 On parle beaucoup de l'Intelligence artificielle, mais on a tendance à négliger la Connerie Naturelle.
8 Au sujet de l'effet protecteur des rayures contre les insectes suceurs, on peut consulter cet article dans Nature, ou cet article dans sandwalk, ou encore celui-là dans letemps.ch.
9 Au sujet de l'effet de thermorégulation des rayures, on peut consulter ce résumé dans The Journal of Natural History, ou cet article dans New Atlas.
10 Cette hypothèse (pas d'utilité adaptative des rayures) est évoquée par Larry Moran dans sandwalk.
11 Voir cette illustration de la formation des rayures à différents stades de l'embryon dans bio.miami.edu.
12 Pour la justification de l'animal noir avec des rayures blanches, voir cet article dans unzipyourgenes.
13 Pour en savoir plus sur les Zèbres, il y a bien sûr les articles sur les Zèbres dans Wikipédia en Français et dans Wikipedia en Anglais, mais aussi cet article sur les zèbres dans animal fandom.
14 Voir l'article sur l'Aurochs de Heck dans Wikipédia en Français.
15 Voir le Quagga Project et aussi cet article dans bringingback.
16 On dit que la naissance d'un hybride viable est facilitée quand il s'agit d'un Zèbre mâle et d'un Âne femelle (une ânesse) plutôt que l'inverse (les Zèbres ayant moins de chromosomes que les Ânes). On les appelle Zébranes (ou Zonkey en Anglais). Voir la photo de cet hybride.
17 La Moule Quagga (Dreissena bugensis) est très proche de la Moule Zébrée (Dreissena polymorpha), elle aussi invasive. Originaire des eaux douces d'Ukraine, on la trouve maintenant dans une grande partie de l'Europe et en Amérique du Nord.
MM 2021