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autres textes :    Festival Culturel      Journal du Qatar

LE QATAR : PRÉCIS DE GÉOGRAPHIE PHYSIQUE ET HUMAINE

M S   2004-2005

1/ AVERTISSEMENT(S)

 

1.1            L’auteur du présent précis (pourquoi précis ? il semble que ce soit l’usage d’appeler ainsi ce genre d’ouvrage) prévient honnêtement le lecteur qu’il ne connaît du Qatar qu’un peu de Doha, la capitale, une bande de terrain le long de la route qui va vers le nord jusqu’au complexe gazier de Ras Laffan, à environ 80 km, et pareil au sud sur environ 15 km. Ce n’est déjà pas mal ; on sait très bien que beaucoup de grands géographes n’ont jamais quitté leur fauteuil.

1.2            Le présent ouvrage sera, pour le confort du lecteur, plus ou moins divisé en chapitres. Pour le confort de l’auteur, les chapitres traiteront de sujets qui n’auront pas forcément de rapport avec leur titre, s’ils en ont.

1.3            Désormais, l’auteur écrira « je » quand il en aura envie, et pas, comme c’est l’usage, « nous », ou «  l’auteur de ce remarquable ouvrage ». Ce sera plus simple.

 

2/ GEOGRAPHIE PHYSIQUE

 

Le Qatar est un grand rocher plat, grand comme à peu près 2 départements français . Quand je dis plat, ce n’est pas tout à fait vrai, car il y a une chaîne de montagnes qui culmine à 120 mètres (sur la carte que j’ai achetée, on dit 120 km, mais ça doit être une erreur). En tous cas, ce que j’en vois depuis la voiture qui me conduit au chantier, c’est comme la Beauce, en beaucoup moins riant.

Ce rocher, c’est du calcaire dur et blanc. S’il y en a qui veulent savoir si c’est du crétacé ou du jurassique, qu’ils cherchent un précis de géologie.

Sur ce calcaire, il y a une couche de 0 à 1000 mm d’épaisseur, environ, de roche décomposée en cailloux et terre, avec parfois un léger saupoudrage de sable.

Le paysage est égayé, quelquefois, par une touffe d’une plante que je n’ai pas encore identifiée, et d’ailleurs généralement à peu près crevée.

La providence, très généreuse, a mis là dessus quelques chameaux (maintenant remplacés par des 4x4), et quelques dattiers, et enfin des Arabes qui trouvaient que c’était très bien comme ça.

Il se trouve que ce rocher est une presqu’île. Par voie de conséquence, il est presque entièrement entouré d’eau. Dans cette eau, il y a des poissons que j’achète au supermarché. Je les prends au hasard, car ils ont des formes et des noms inconnus. Je les mets à petit feu, avec de l’huile d’olive et de l’oignon, dans une marmite. Et c’est très bon.

 

 

3/ LA FAUNE ET LA FLORE

 

Dans le désert, il y a les plantes à peu près crevées. Il doit y avoir aussi quelque part 1 ou 2 dattiers.

Des collègues ont vu un lapin.

Il y a aussi des chameaux, mais je n’en ai pas encore vu. Mais il y en a, et c’est pour ça que la route est bordée d’une clôture, parce qu’il paraît que quand on écrase un chameau, ça fait beaucoup plus de dégâts que quand on écrase un lapin ou même un chevreuil ou un sanglier. Il y a eu des morts.

 

Dans les zones civilisées grâce aux richesses souterraines, on fait pousser des dattiers, des fleurs et des arbres inconnus sur les ronds-points et le long des routes, le tout arrosé en continu par des milliers de km de petits tuyaux disposés à la surface du sol.

J’ai vu 2 ou 3 mouches, dont une espèce différente des nôtres, et on voit en ville des tourterelles, une perruche, des sortes de moineaux, et des chats faméliques qui font les poubelles.

 

Ce chapitre est terminé.

 

4/ GEOGRAPHIE PHYSIQUE (bis)

 

       Le chapitre 2, c’était la géographie physique avant que l’on s’aperçoive que la providence était encore beaucoup plus généreuse que l’on croyait.

En effet, quand on perce des trous dans le rocher, ou au fond de la mer, il sort du pétrole et du gaz. Du pétrole, il n’y en a plus beaucoup, mais du gaz, alors là, il y en a, paraît il, pour des siècles et des siècles.

Alors avec ça, tout change : fini le chameau, à nous le gros 4x4 ; finie la tente, à nous la villa somptueuse avec climatisation, le jardin, l’eau qui coule à flots des usines de dessalement ; fini le muezzin, à nous les puissants haut-parleurs en haut des minarets.

 

5/ GEOGRAPHIE HUMAINE

 

         Ca devient plus compliqué.

 

Il y a :            des Arabes et des pas Arabes,

                      des indigènes (les Qataris) et des immigrés,

                      des très riches et des très pauvres, et des intermédiaires,

                      des Musulmans et des non Musulmans.

                      des hommes et des femmes (et des enfants).

 

Ce sont les principales catégories.

 

Les Qataris sont tous musulmans, souvent très riches et sans doute rarement pauvres.

Leur principal intérêt est qu’ils sont habillés, hommes et femmes, comme dans Tintin. C’est comme ça qu’on les reconnaît.

Quand ils sont en colère, ils s’écrient probablement « par la barbe du Prophète », mais je ne saurais l’affirmer, car je n’en ai pas encore vu en colère, et aussi parce que je ne comprends pas l’arabe.

Ils ont de grosses villas et de grosses voitures (4x4 de préférence).

Il semble qu’ils n’aient plus beaucoup de chameaux, sauf pour les courses qu’ils organisent en hiver.

Certains ont une habitude curieuse : ils saluent les inconnus (en tous cas les vénérables vieillards comme moi) dans la rue : « Salam aleikoum ! ». Pour ne plus avoir l’air d’un goujat quand ça m’arrive, j’ai appris à répondre « wa aleikoum essalam ! ».

 

Les immigrés viennent d’une cinquantaine de pays (source : une maîtresse d’école écossaise). Ils forment les deux tiers de la population. Il y a surtout des Indiens (principalement du Kerala), des Philippins, Pakistanais qu’on reconnaît à leur tunique, Afghans et leur galette sur la tête, Bengladeshis, Népalais, etc. Les Afghans et Pakistanais, nos voisins de quartier, ont l’air assez austère. Les autres sont souvent très souriants et aimables.

 

Il y a des immigrés riches, surtout indiens, je crois, qui font du commerce.

D’autres immigrés, comme moi (c’est assez curieux d’être un immigré chez les Arabes), immensément riches par rapport aux très pauvres, et rien du tout par rapport aux vrais riches.

 

Et il y a surtout des pauvres ou très pauvres (Népalais, Bengladeshis, etc.) qui vivent de l’espoir que leurs enfants restés au pays, et qu’ils ne voient pas souvent, n’auront jamais faim et même iront à l’école. C’est là que je me dis que la nature aurait pu un peu mieus répartirl le gaz, et en mettre chez ceux qui en ont besoin. Mais cette considération est tout à fait oiseuse, donc passons. D’ailleurs, comme les Qataris ont la sagesse de jouir de leurs richesses sans trop travailler, les immigrés en profitent tout de même un peu, mais en travaillant. Le monde n’est pas si mal fait.

Les très pauvres n’ont d’autre droit que de travailler, rêver et espérer, ce qui est dans l’ordre des choses. Ils ont souvent liquidé ce qu’il possédaient dans leur pays pour pouvoir venir ici, et ils sont souriants, gais et gentils, ce en quoi ils se plient à une étrange loi universelle. (Vision des choses sans doute quelque peu idéalisée).

Les femmes et les enfants sont surtout qataris, car seul les immigrés assez riches amènent leur famille. Ce qui fait que la société est très désequilibrée. Certains quartiers ne sont peuplés que d’hommes, et, si on voit des enfants au pluriel, c’est qu’on est probablement entré dans un quartier peuplé de Qataris. Beaucoup d’enfants sont, comme leurs pères, habillés en vrais Arabes, comme Abdallah dans Tintin, en plus simple, car Abdallah est un prince. Les femmes sont souvent aussi habillées comme dans Tintin, c’est assez sinistre, mais rigolo quand elles ont des lunettes par dessus la fente des yeux, et il est étrange de voir ces fantômes noirs faire du lèche-vitrine et des achats, le soir, dans les quartiers dégoulinants de néon où se tiennent les bijouteries et les magasins de choses coûteuses. On voit aussi les femmes au supermarché, immigrées aux caisses, qataries dans les rayons.

 

6/Les religions

      

       On a le droit de ne pas être musulman. Il y a même un lieu de culte catholique et un pour les protestants. On vend des pères Noël et des cartes de joyeux Noël, et un bureau de change (pour immigrés) annonce qu’il fonctionne sous le patronage de la Banque Catholique Syrienne.

       C’est tout.

       Ah, j’oubliais. Il y a beaucoup, beaucoup de mosquées dont les minarets sont équipés de puissants haut-parleurs. On s’habitue. Pas besoin de régler le réveil à 4 heures et demie le matin.

 

7/ Le gouvernement

 

       L’Emir est le chef. Les fils, frères, neveux, sont ministres, et les autres ne doivent pas être mal placés. Ils tiennent conseil dans l’Emiri Diwan ou palais du gouvernement (littéralement conseil de l’Emir)

 

8/ Les langues

 

Il vaut mieux apprendre l’hindi que l’arabe. Ou alors l’anglais des Indiens, langue assez déroutante, que même les Arabes sont obligés d’apprendre pour se faire comprendre chez eux.

 

9/ L’hélium

 

       Je sais que vous vous en moquez complètement, mais comme vous avez fait l’effort de vous instruire jusqu’ici, ce serait bête de ne pas aller jusqu’au bout. D’ailleurs, si je suis au Qatar, c’est grâce à l’hélium, donc c’est important.

 

       Vous savez tous que son existence a été découverte en 1868 par Monsieur Janssen qui profitait d’une éclipse du soleil pour en scruter le spectre (il y a des passe temps moins honnêtes). D’où le nom, de Helios.

       Mais pas moyen d’en voir en vrai, car il y en a très, très, très peu dans l’atmosphère, et, quand il y en a, comme il est très léger, il se dépèche de filer dans la stratosphère avant qu’on ait eu le temps de l’attraper.

       Heureusement, il y a des roches qui, par une lente désintégration radioactive, en produisent continuellement, et quand ça se passe près d’une poche de gaz naturel, l’hélium se trouve bêtement piégé. Il n’y a plus qu’à le séparer du gaz avant que celui-ci nous serve à faire la cuisine. Ce n’est pas si facile, de le séparer, car il faut le liquéfier, et, pour cela, le refroidir à environ moins 270°, ce qui est très froid pour un pays comme le Qatar. Heureusement, il y a de grands spécialistes qui savent faire ça, comme mon copain Michel, qui fait aussi des photos (voir chapitre 10). C’est d’autant plus difficile que l’hélium est très espiègle, surtout quand il est liquide ; D’abord il en faut 7 litres pour faire 1 kg, ce qui n’est pas très intéressant. Ensuite, si on appuie dessus, il diminue de volume, jusqu’à 30%, alors qu’un liquide honnête est incompressible. De mieux en mieux : un gaz liquéfié, quand on le détend, il fait du froid : c’est ce qui fait marcher les réfrigérateurs. L’hélium, lui, selon son humeur, tantôt il fait du froid, tantôt il fait du chaud.

 Mais le plus beau, le voici : si vous mettez de l’eau (ou n’importe quel liquide normal) au fond d’un verre, sur votre table de cuisine, et que vous n’y touchez plus, elle y reste. Si vous mettez de l’hélium liquide, et qu’il a envie de sortir, il s’en va : il grimpe le long des parois du verre, à l’intérieur, il redescend à l’extérieur, et il va se balader sur la table. Evidemment, on a très envie d’essayer ça chez soi, pour étonner les enfants. Le plus dur, même quand on est un peu avare sur le chauffage, c’est de faire descendre la température de la cuisine à moins 271 ou 272 degrés. Bien sûr, les gens savants comme Michel savent expliquer ce curieux phénomène : dans l’eau, il y a plein d’atomes indisciplinés, qui s’agitent dans tous les sens : quand il y en a un qui va à droite, un autre va à gauche, s’il y en a un qui veut aller vers le haut, il y en a toujours un autre qui s’en va vers le bas ; le résultat, c’est que l’eau ne bouge pas. Les atomes de l’hélium liquide, eux, savent se mettre d’accord pour décider d’aller tous dans le même sens en même temps. Je ne suis pas sûr que ça explique vraiment le fond des choses, mais on est tout de même content de savoir que c’est la seule manifestation de mécanique quantique qu’on puisse observer à l’oeil nu.

       A quoi sert l’hélium ? A plein de choses. En particulier, si Bismarck avait eu de l’hélium pour gonfler ses Graf Zeppelin, ils ne lui auraient pas sauté au nez de temps en temps.

 

10/ Iconographie

 

       Comme Arthus Bertrand était occupé ailleurs, c’est Michel qui s’en est chargé. On peut consulter son remarquable site :

         www.maccagnan.net/qatar

 

11/ DOHA, la capitale

 

C’est compliqué, mais je vais essayer de vous expliquer.

 

Je dois commencer par un douloureux aveux : s’il m’est arrivé de dire qu’autrefois il n’y avait que des dattiers, des chameaux, et des Arabes dans le désert qui étaient contents comme ça, c’était un peu pour me rendre intéressant en faisant de l’humour facile, et aussi parce que je ne connaissais pas encore.

 

En vérité, depuis longtemps, très longtemps, bien avant même la grande Révélation, il y a eu des Arabes qui ne se contentaient pas du désert (et des chameaux et des dattiers).

Rappelez vous qu’autour du désert, il y a la mer. Et quand on est fatigué de faire des pâtés de sable sur la plage, on s’aperçoit qu’on peut faire beaucoup d’autres choses, quand on a la mer.

On fait des bateaux, et on part à l’aventure, et on découvre de nouveaux mondes, d’autres gens qui possèdent des choses qu’on ne connaît pas et que, tout d’un coup, on aimerait bien avoir pour soi. Quelquefois, on fait un peu la guerre pour pouvoir se servir sans payer (ça se fait encore de nos jours). Et d’autre fois, pas tellement parce qu’on a envie de payer, mais souvent parce qu’on n’est pas assez fort pour se servir comme ça sans que les autres vous flanquent une raclée, on se met à faire du commerce.

C’est comme ça qu’on devient civilisé.

Quand on fait du commerce, on devient commerçant, et on s’enrichit, et on devient propriétaire de plein de choses pas tellement utiles mais qui sont indispensables quand on est civilisé. Il faut une maison, ou même un palais si on a bien réussi. Il faut aussi des voisins qu’on puisse inviter chez soi pour leur montrer toutes les choses indispensables qu’on a accumulées chez soi, en espérant les faire un peu baver d’envie, ce qui est un plaisir plus délicat que de manger des dattes à l’ombre d’un dattier.

C’est comme ça qu’on commence à faire une ville.

Et pour pouvoir vraiment vivre comme un riche, il faut des domestiques, des coiffeurs, des boulangers, des bouchers, des tailleurs et des blanchisseurs, des dinandiers et des orfèvres, en résumé des artisans et des boutiquiers.

Pour que tout ça fonctionne bien, on ajoute des mosquées et un palais pour l’Emir et son divan (son conseil), et ça fait une ville vraiment civilisée (avec même des poètes et des musiciens).

 

Avant de continuer, et avant que je vous dise où je veux en venir, il faut liquider deux objections :

1/ Comment expliquer qu’il y ait des gens civilisés qui fassent à la fois la guerre et du commerce, et même souvent la guerre pour faire du commerce ?

 Hors sujet.

2 / Pour faire du commerce, il faut avoir quelque chose à vendre. Peut on baser un système d’échanges sur l’exportation exclusive de dattes et de chameaux, en particulier lorsque les pays voisins n’en manquent pas ?

Il y a là en effet une difficulté qui mérite d’être examinée.

Actuellement elle est résolue : il y a le gaz. Mais avant ?

Avant, il y avait des perles dans des huîtres au fond de la mer, et des pêcheurs de perles allaient les chercher. Ils mangeaient les huîtres (je le suppose parce que c’est ce que j’aurais fait à leur place), et ils vendaient les perles aux commerçants qui se chargeaient d’en tirer un bon prix beaucoup plus loin. Il était temps que le pétrole et le gaz arrivent, parce que ça, c’est fini ; les Japonais s’en sont mêlés, et les huîtres, maintenant, restent au fond de la mer.

De toute façon, quand on est un bon commerçant, on n’a pas besoin d’avoir quelque chose à vendre au départ : on achète pas cher dans un pays, et on va vendre plus cher dans un autre, et on fait la même chose dans l’autre sens.

 

Donc, voilà, depuis longtemps, il y a une ville.

 Si je vous l’avais dit comme ça, tout à trac, dès le début, vous n’auriez pas compris.

 Maintenant, c’est clair.

 

Cette ville s’appelle Doha.

 

Et ça devient beaucoup plus compliqué que de raconter des calembredaines et des billevesées.

 

Parce que Doha n’est pas simple.

Doha n’est pas simple parce qu’elle est vieille et très moderne, parce qu’elle est poussiéreuse et rutilante, parce qu’elle est très riche et très pauvre, parce qu’elle est humble et orgueilleuse, et parce que, maintenant, il n’y a plus seulement des Qataris à Doha. Il y a des Arabes du Yémen et d’Oman et d’Egypte et de Tunisie et d’ailleurs, et des Indiens, des Népalais et des Pakistanais, des Libanais et des Iraniens, et des gens du Bangladesh et de Ceylan, et des Afghans et même quelques Chinois, des Soudanais et des Philippins, et des Occidentaux, et bien d’autres gens encore.

Et ça bouge et ça grouille, et on détruit et on construit, et on ne s’y retrouve pas (d’ailleurs, quand on prend un taxi, il vaut mieux savoir comment aller où on va, parce que, lui, souvent, il ne sait pas).

Voilà, maintenant vous comprenez pourquoi je ne me dépêche pas de commencer: je suis bien ennuyé; je ne sais pas par quel bout prendre Doha.

 

Je commence par la Corniche. En arabe, on dit Al Corniche; quand on se donne un peu de mal, on arrive à apprendre les langues étrangères. C’est un grand croissant, ouvert vers le nord-est, et qui enserre la baie. Au bord de l’eau, une large promenade dallée, gazonnée et plantée de dattiers, et séparée de la ville par une large avenue dont la traversée n’est pas conseillée aux piétons inexpérimentés. La baie est occupée par la mer, mais une mer sans marée, sans vague, sans oiseau, sans varech ni odeur. De l’eau plate.

Mais, tout de même, à la pointe méridionale du croissant, il y a un port de pêche, avec des bateaux dont on me dit que ce sont des boutres (à moteur à explosion, ce qui évite de se prendre un coup de moufle sur le crâne quand on est mitraillé par un avion du Khaled avec un pilote estonien). Ces boutres ont des tailles variées, mais un point commun auquel on pouvait s’attendre: leurs marins sont des Indiens du Kerala. Avant le pétrole et le gaz, c’étaient sans doute des marins arabes qui vendaient leur poisson.

De l’autre côté de la route, si on ne se fait pas écraser, on trouve des ministères, des banques, l’ Emiri Diwan (le divan, conseil de l’Emir ou palais du gouvernement) et, au Nord, des gratte-ciels pour le business et de grands hôtels internationaux pour les businessmen et ceux qui veulent faire croire qu’ils en sont.

Tout ça, c’est comme partout dans le monde où il y a une Corniche, et ça serait un peu intéressant si on voyait les boutres bouger de temps en temps; mais ils doivent sortir la nuit.

 

Alors, tournons le dos à la baie et allons voir la vraie ville.

Et, comme j’ai commencé par le bout facile, de nouveau je ne sais pas comment faire.

C’est pourtant simple, je prends mon ballon, je le gonfle (à l’hélium, évidemment), je lâche du lest, et, vu d’en haut, tout devient plus clair.

C’est un grand patchwork, entre la baie à l’est, et le désert partout ailleurs. Il y a des espaces vides : du désert pas encore colonisé, ou un vieux quartier récemment passé au bulldozer et qui attend une reconstruction digne d’un pays qui veut étonner le monde. Il y a, au nord, les gratte-ciels de bureaux, les hôtels les plus chers, le golf, le prestige. Et aussi, d’autant plus luxueux qu’ils sont au nord, d’immenses domaines entourés de murs, où celui qui craint le peuple peut loger dans de luxueuses villas entourées de palmiers, eucalyptus, bougainvillées, etc. Luxueuses, je le suppose, car il faut montrer patte blanche pour passer le poste de garde. Il y a aussi des quartiers résidentiels modernes, construits ou en construction, des hôtels et des immeubles de bureaux, des ministères et des administrations.

L’architecture est souvent réussie, avec des réminiscences traditionnelles dans les formes et la décoration des façades, mais aussi des délires classiques (colonnes, frontons) ou, plus rarement, des extravagances baroques. Mais rarement de mauvais goût, et en général les couleurs du désert : du blanc à l’ocre.

L’argent n’est pas compté aux architectes.

Les bâtiments modernes commencent à miter ce qui reste de vieux quartiers, et l’immeuble de 7 étages où j’habite, comme beaucoup d’autres, est planté au milieu des très modestes habitations du peuple besogneux.

Quelle chance d’habiter cet immeuble ! De ma fenêtre, je domine.

 

12/ L’alinea 1.1 est caduc, car je suis allé voir ailleurs

 

Cet important chapitre sera traité ultérieurement, si j’en ai envie.

 

13/ Le climat

 

Très chaud et humide en été, glacial en hiver : la température peut tomber en-dessous de 10 °C. On sort les pull-overs et les couvertures.

Il peut pleuvoir, et même plusieurs fois par an, mais pas nécessairement chaque année. Et quand il pleut, ce n’est pas du crachin, mais des trombes ; le désert est inondé, et des flaques subsistent pendant huit à dix jours. On s’attend alors à une explosion de végétation, l’éclosion d’une multitude de fleurs. Eh bien non, rien du tout. Il faut croire que, par excès de pudeur, les plantes, ici, ne se reproduisent pas en public. « Désert vivant », encore un mythe qui s’effondre.

 

14/ Les formalités d’immigration

 

Si vous allez travailler au Qatar, vous avez votre visa avant de partir. Mais, comme tout s’arrangera un jour, vous ne l’avez pas, il n’est pas prêt.

En arrivant à l’aéroport de Doha, vous allez donc tirer un peu d’argent au distributeur puis vous vous présentez au comptoir de l’immigration pour prendre un visa touristique, qui vous interdit en principe de travailler, mais que la société qui vous parraine (« sponsor » obligatoire) se chargera de faire transformer. Vous avez affaire à un fonctionnaire absolument charmant « french ? Ah ! France !!! » ; vous comprenez qu’il vient de réaliser le rêve de sa vie : voir un Français. Vous lui donnez un billet pour régler les frais et, le coquin, il vous rend la monnaie en coupures dont vous vous apercevrez plus tard qu’elles n’ont plus cours. Il suffirait d’aller les changer à la banque centrale. Mais, comme ça vous ennuie et qu’il ne s’agit pas d’une grosse somme, vous les gardez en souvenir de cette charmante facétie.

Si vous devez rester assez longtemps, votre « sponsor » va vous obtenir un permis de résidence.

Première étape : la visite médicale. Car le Qatar n’importe que du bétail en bonne santé, ce qui est sage.

Donc, un certain temps après votre arrivée, vous allez à l’hôpital où une infirmière (la mienne était entièrement voilée) vous prend un peu de sang et une radiologue (pas voilée) vous passe aux rayons.

 

Huit à quinze jours plus tard, vous apprenez avec soulagement que vous êtes sain de corps, car vous êtes invité à déposer vos empreintes digitales. Cette cérémonie se déroule dans un ensemble de baraquements qui entourent une cour triste où une foule de gens de toutes provenances patiente et fait la queue.

Un guichet vous délivre une grande feuille de papier, imprimée de toutes les cases nécessaires à la suite des opérations, et où les éléments de votre identité ont été soigneusement reportés (mais sans photo). Puis vous êtes pris en charge, dans une autre baraque, par un fonctionnaire maussade (comment ne le serait on pas, quand on fait un métier pareil ?), assis sur un haut tabouret devant une table de pierre enduite d’encre noire et grasse. Il vous prend l’auriculaire de la main droite, l’applique sur la pierre, puis sur la feuille de papier, dans la case correspondante. Puis l’annulaire, puis le médium, puis il passe le rouleau encreur sur la pierre. Puis l’index, puis le pouce, puis les doigts de la main gauche, et le rouleau encreur. Puis les quatre doigts majeurs de la main droite, ensemble, avec le pouce à côté, et le rouleau encreur. Puis les quatre doigts majeurs de la main gauche, ensemble, avec le pouce à côté, et le rouleau encreur. Et enfin les deux paumes complètes, et il jette votre feuille de papier dans un panier sous la table, et passe sans tarder au client suivant.

Vous voilà donc les mains pleines d’encre. Comme vous êtes prévoyant, vous avez un mouchoir en papier au fond de votre poche. C’est peu : vous pensiez qu’il n’y aurait que le bout des doigts. Et puis il faut aller le chercher sans vous essuyer au passage sur le pantalon ; pas facile. Vous vous débrouillez pour vous décrasser à peu près et, en sortant, vous vous apercevez qu’il y a, au fond de la cour, des robinets et du savon.

Certains ont préféré appliquer leurs mains sur le mur de la sortie ; ça intéressera les archéologues dans 3.500 ans.

Ayant traversé toutes ces épreuves avec un courage exemplaire, vous êtes en droit de vous étonner que le fonctionnaire maussade n’ait pas vérifié votre identité. Ce détail vous paraît futile?

Quelques semaines plus tard, vous aurez votre permis de résidence, et vous récupérerez votre passeport, inch Allah.

 

15/ Les taxis et les « school buses »

 

Avant, on transportait les ouvriers dans les bennes des camions et sur les plateaux des pick-ups.

L’Emir a trouvé que c’était indigne et dangereux et a interdit cette pratique (qui pourtant subsiste encore un peu).

D’astucieux négociants ont alors fait venir des centaines de bus scolaires réformés de Etats-Unis et du Canada. On les voit partout, ces fameux bus jaunes avec leur panneau STOP qui se déploie en clignotant à chaque arrêt (rares sont, hélas, les panneaux qui fonctionnent encore).

Le premier jour, quand on n’a encore rien compris, on est étonné qu’il y ait tant d’enfants au Qatar.

Puis on s’amuse à recenser la provenance de ces bus, car l’indication de leur lieu d’origine n’a pas toujours été effacée.

Mais le grand bonheur, ce sont ceux qui viennent du Québec, ornés à l’arrière et à l’avant d’un grand ECOLIERS et de la mention « arrêtez aux signaux clignotants ». Sur le panneau STOP, évidemment, ce n’est pas « STOP », mais « ARRÊT ».

 

A propos, et j’en parle ici parce que ça n’a rien à voir à part la couleur, les nombreuses boîtes aux lettres qu’on voit dans les rues sont exactement les mêmes qu’en France. On a juste fait un moule spécial pour que les indications soient en arabe et en anglais.

Et, en France, on n’avait jamais remarqué qu’elles viennent de chez Dejoie et Cie, Nantes.

 

Il y a deux sortes de taxis, les vieux et les nouveaux, et il y en a beaucoup.

Les vieux sont orange et blanc, et ils ne sont pas si vieux que ça, même si certains commencent à être un peu patinés. Ils appartiennent à leur chauffeur (Indien, Pakistanais, etc.) qui connaissent bien la ville, dans la mesure où on peut s’y retrouver quand partout on détruit et on construit.

L’Emir a trouvé qu’un pays qui s’apprête à accueillir les Jeux Panasiatiques de 2006 se devait d’offrir mieux aux visiteurs, et a créé une compagnie nationale.

Les taxis sont flambant neufs, vert pâle métallisé, climatisés, un peu plus chers (mais pas assez pour qu’un Occidental fasse attention au prix de la course), et équipés de chauffeurs fraîchement embauchés, d’autant plus charmants qu’ils ne connaissent pas du tout la ville et ne cherchent pas à faire illusion. Il vaut donc mieux s’être muni d’une carte et d’un point de repère (le nôtre est Doha Petrol Station, parce que notre petite rue est inconnue de tous et ne figure sur aucun plan). On s’assied à côté du chauffeur et on essaie de l’aider tout en échangeant des propos amicaux.

Un chauffeur égyptien et exubérant, dont j’ai oublié le prénom ( il est tout de même mieux de commencer par échanger ses prénoms) : « not know Doha, come here 3 months ; Qatari big problem, no taxi » (trad. : le problème du Qatar, c’est que les Qataris ne veulent pas être chauffeurs de taxi).

Moi : « Qatari prefer petrol, big business, big money ».

La pertinence de cette profonde réflexion le ravit. Poignées de main enthousiastes.

A un feu rouge, il ouvre sa vitre en klaxonnant pour attirer l’attention de l’automobiliste voisin et lui demander la route.

On finit toujours par arriver, et un pourboire non sollicité mais bien mérité scelle une amitié éternelle.

 

16/ Les trous

 

Au Qatar, on aime creuser des trous, grands ou petits, et des tranchées.

C’est d’autant plus méritoire que, dès qu’on donne un coup de pioche, on tombe sur du caillou ou du rocher très dur.

Mais c’est comme ça ; on enterre tout ce qu’on peut comme tuyaux (on ne sait jamais, un coup de gel inattendu….) et comme fils électriques.

Et, dans le complexe gazier, la norme veut que la moindre fondation soit profonde d’au moins 1,20 mètre. Ce qui fait que, souvent, il faut creuser le rocher dur pour couler du béton dans le trou, afin de supporter une ridicule petite pompe ou les pieds d’un hangar à vélos.

Mais quel beau spectacle que 7 ou 8 gros brise-roches à chenilles, alignés et espacés de 20 mètres, qui, pendant des semaines ou des mois (car une belle tranchée peut s’étirer sur des kilomètres), touc touc touc touc, cassent le rocher ! Dans l’usine, on est en train de creuser des trous genre piscine olympique : 4 ou 5 brise-roches dont on se demande, quand on les voit au fond, comment ils vont ressortir.

Le Qatar est sans doute le pays du monde qui compte le plus grand nombre de brise-roches à chenilles et de pelleteuses par habitant. On voit beaucoup de Poclain, ça fait plaisir, mais aussi hélas des Poclain-Case et des Case tout court, et des japonais.

 

Les trous pour aller chercher le gaz, c’est une autre histoire, et c’est au fond de la mer.

 

18/ Les librairies

 

Cet important chapitre sera traité ultérieurement, si j’en ai envie.

 

19/ Conclusion

 

Cet important chapitre sera traité ultérieurement, si j’en ai envie.

 


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